6) L'inauguration
Quand enfin toutes les démarches sont
accomplies, que les problèmes sont résolus et les travaux terminés, l'inauguration
a lieu. Partout elle est organisée avec le lustre des grands événements et
elle est vécue dans la ferveur des grandes émotions. Services funèbres, défilés,
discours, dépôts de gerbes, appel des noms, sonnerie, musiques, feux d'artifice
sont aux programmes.
Toute la population, (Senlis-le-Sec ; Fort-Mahon) toutes les institutions y sont représentées. Et si le Préfet de l'époque n'a pas pu matériellement honorer de sa présence toutes ces inaugurations, celles-ci se font parfois en présence de personnalités qui donnent toute sa dimension à l'événement : le maréchal Foch à Abbeville (le 3 juin 1923), Edouard Herriot, alors Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, à Roye (le 21 juillet 1927), le Général de Castelnau à Proyart le 28 septembre 1924.
A Fort-Mahon 1 ; Fort-Mahon 2, ce sont le Sous-préfet et le Maire et les autorités religieuses qui inaugurent le monument ; à Malpart de nombreuses personnalités locales sont présentes à cette cérémonie.
Partout
les préparatifs commencent et ils sont parfois grandioses :
"Une
semaine entière, l'activité la plus fébrile régna dans tous les quartiers, où on
luttait de la plus louable émulation pour mettre sur pied une décoration sobre,
mais sortant de la banalité. Disons tout de suite que partout on atteignit,
dans l'ordre recherché, à la perfection. Les divers arcs de triomphe dressés
aux entrées de la ville et sur le chemin que devait parcourir le cortège,
méritent, tant aux inspirateurs des projets qu'à ceux qui ont dépensé sans
compter leur peine et leur argent pour
les ériger, autre chose que des éloges de pure forme...
Rue
de Noyon et rue Notre-Dame, des portiques, oeuvre d'un même architecte,
grandioses dans leur émouvante simplicité. Le premier porte cette inscription :
"Souvenez-vous". Sur les piliers sont peints les armes de la Ville,
les dates 1914-1918 et des faisceaux de licteur; le second, de lignes
identiques, est tendu d'étoffe violette, liserée de jaune; une épigraphe
différente sur chaque face du fronton : "A nos Morts" et "Gloire
aux Héros", les dates 1914-1918 de part et d'autre; enfin, seul ornement
de circonstance, une croix de guerre accrochée au centre du portique.
Route
de Chauny, un arc immense de verdure, accoté de deux portillons garnis
également de feuillages, le tout rehaussé des couleurs nationales; du milieu du
cintre central, pend une couronne aux proportions grandioses.
A
l'intersection des rues de Noyon, de Chauny et du Général Foy, groupe
harmonieux de trois colonnes monumentales, dont les soubassements exagonaux
rappellent les noms des lieux rendus tristement fameux par les communiqués;
leurs chapiteaux constituent de véritables corbeilles, d'où émergent les plus
belles fleurs de l'automne et des branchages de tonalités se mariant
agréablement aux draperies mauves qui ornent le haut des fûts. Soutenue par
trois bandes d'étoffe rouge, blanc, bleu, une large vasque, également remplie
de fleurs, pend au centre de ce joli motif décoratif.
Rue
du Général Foy, à son intersection avec la rue du Grenier à Sel et le rue aux
Poulets, un monumental dôme de feuillage, supporté par quatre piliers, décorés
de verdure et d'abondantes fleurs; à la voûte s'accroche une croix de guerre,
et des guirlandes de lierre relient en tous sens les quatre angles supérieurs
de l'édifice.
Enfin,
à chaque entrée de la place du Général Foy, des pylônes reliés par des
draperies vieux rose et vieux bleu, décorés de feuillages et de fleurs, ferment
le cadre où doit se dérouler la cérémonie projetée."(Le Journal de Ham,
dimanche 11 octobre 1925).
Des quêtes, des ventes de cartes
postales ont été organisées pour éponger les frais de cette journée. C'est bien
une fête : les musiques résonnent, les maisons pavoisent, la foule est là; mais
c'est une fête grave. Pas de bals, les cafés seront fermés.
"La
cérémonie d'inauguration qui, ainsi que nous l'avons annoncé, aura lieu le 3
juin, sera une manifestation de pieuse reconnaissance et devra garder un
caractère de gravité solennelle en rapport avec la signification du monument.
Pas de réjouissances publiques comme pour une fête nationale, mais un immense
recueillement de la foule en présence de ce témoignage de la gratitude et du
souvenir." (Le Pilote de la
Somme du 15 mai 1923 sur l'inauguration du monument d'Abbeville).
Les journaux de l'époque évoquent la
cérémonie et relatent en détail le déroulement de la journée :
A Abbeville, on évoque l'arrivée du Maréchal
Foch: "A 10 heures, les automobiles
officielles arrivent à la gare pour recevoir M. le Maréchal Foch. Il descend de
son wagon spécial, attaché en tête du train arrivant de Paris. Le Maréchal est
accompagné du général Desticker, du général belge Joostens, attaché à
l'ambassade de Belgique, de Lord Cawon, chef d'Etat-major général britannique
et de divers officiers. MM. Thuillier-Buridard, sénateur et Antoine, député
accompagnent le Maréchal... Avant de sortir de la salle des pas perdus, le
Maréchal s'arrête un instant devant la plaque commémorative élevée à la mémoire
des cheminots d'Abbeville, morts pour la Patrie. Le Maréchal et sa suite
saluent la mémoire de ces modestes héros dont le Monument restera, toute la
journée, décoré de plantes vertes et d'ampoules électriques de diverses
couleurs...(Le Journal de la Somme, 6 juin 1923).
A Ham, c'est le discours du Préfet
de la Somme : "...Plus de six années ont passé depuis que les dernières
batailles de la grande guerre ont frappé les fils de notre Patrie. Et la nation
meurtrie et douloureuse mais victorieuse et reconnaissante, a dressé partout
des monuments comme celui que nous inaugurons aujourd'hui. Eriger de tels
monuments, c'est écrire l'histoire glorieuse de la France pendant les quatre
années terribles, graver des noms sur la pierre, c'est donner à nos grands
morts l'immortalité que leur mérite leur héroïsme.
Et
nous voici au pied de ce monument où les générations apprendront que les
enfants de Ham ont donné leur vie pour que la Patrie fût sauvée, pour que
l'indépendance nous demeurât, pour que le droit et la justice ne devinssent pas
de vains mots."
"le Renouveau de Ham" rapporte ainsi l'inauguration du monument d'Esmery-Hallon
: "...La cérémonie du matin fut
parfaite en tous points. L'Eglise fut même si comble que...le plancher
s'effondra, dans un fracas épouvantable, sous le poids des assistants.
Heureusement tout le monde en fut quitte pour l'émotion...et l'on continua
d'assister à la messe, installés, tant bien que mal, en montagnes
russes...Après la messe le P. Derogy remercia le Conseil municipal et les
Anciens Combattants d'avoir voulu que cette journée fût surtout et avant tout
une journée de recueillement, d'où devait être bannie toute réjouissance
déplacée qui eût été comme une profanation. Aussi félicita-t-il Monsieur Carbonnier, maire de la commune, de s'être
fait l'interprète des morts, comme des Anciens combattants et des familles en
deuil, en interdisant rigoureusement les réjouissances publiques et les bals
pendant cette journée...
La
cérémonie de l'après-midi réussit aussi beaucoup mieux qu'on ne l'aurait espéré
tout d'abord, car la pluie violente, qui inspira de sérieuses craintes, cessa
au moment psychologique. Défilé et discours purent s'organiser sur un sol
boueux, mais sous un ciel presque serein.
Monsieur
Carbonnier, maire, Monsieur Rouge, Conseiller général, Monsieur le Commandant
Deshayes, du 301° régiment d'artilleris, Monsieur Grenier Président des Anciens
combattants, Monsieur Gonnet, député, firent entendre tour à tour, de très
émouvantes et patriotiques paroles. Une charmante poésie fut récitée, de façon
plus charmante encore, par la charmante petite fille d'un ancien combattant
mort au champ d'honneur. Les enfabts des écoles chantèrent à leur tour les vers
célèbres de Victor Hugo : "Ceux qui pieusement...".
Enfin,
clôturant le tout, fut brillamment et virilement déclamée une admirable poésie
de Théodore Botrel :
"Pour
nos morts! Sonnez clairons!"
qui évoqua, pour les morts, toutes les
sonneries du clairon, depuis le "réveil" jusqu'à l'impressionnant
"Couvre-feu", en passant par le tragique "Sonnez la
charge". Ces diverses sonneries, admirablement reprises par la clique de
la "vaillante", impressionnèrent vivement les assistants. Un vieux
"poilu" ne put s'empêcher de dire au P. Derogy : "La sonnerie de
la "charge" me bouleversa le coeur..." Et, de fait, elle
rappelait de si tragiques souvenirs...
Ce
fut donc pour Esmery-Hallon, malgré le mauvais temps qui inspira tant de
craintes, une journée parfaite en tous points." (Le Renouveau de Ham, juin
1923).
Le
Journal de Ham consacre deux pleines pages au monument de Ham,
au déroulement de la journée et aux discours. (Dimanche 11 octobre 1925)
A Bougainville, les cortèges sont
rehaussés de jeunes filles en costumes qui symbolisent la France, certaines
provinces, des infirmières...
Xavier Boniface (bibliographie)
rapporte qu'à l'inauguration du monument d'Amiens le 14 avril 1929, aucun
membre du gouvernement n'était présent : en raison des élections, les hommes
politiques déclinaient les invitations à ces cérémonies "pour ne pas paraître apporter leur soutien aux candidats qui leur
étaient favorables."
Certains sont encore là pour
témoigner. Un habitant de Piennes-Onvillers qui avait 11 ans à l'époque, se
souvient : "La messe solennelle n'a
pas eu lieu à l'église car elle n'était pas encore construite. Elle a eu lieu
probablement dans le baraquement de l'école qui se trouvait face à la Mairie
actuelle. A l'occasion, les élèves de l'école ont chanté trois chants
patriotiques. A suivi la Marseillaise, puis il y eut un dépôt de gerbes.
Etaient présents les pompiers, les archers, les paumistes, l'association du
village, les famoilles, le Maire et les conseillers, les maires des alentours,
le Sous-Préfet, la gendarmerie...Une fillette habillée avec le bonnet
républicain représentait Marianne..."
La
journée se termine par un vin d'honneur. L'excédent des recettes, quand il
y en a, est affecté à l'entretien du monument.