C'était, évidemment, le problème
majeur. Il est intéressant de noter, pour confirmer l'idée que ce mouvement est
avant tout un élan public, que de nombreuses communes n'ont pas attendu les
subventions de l'Etat pour ériger leur monument.
D'après les devis que nous avons consultés
aux Archives départementales, 87% des monuments ont coûté moins de 15000 francs.
Les plus chers sont ceux, naturellement, des grandes villes de la région :
Amiens (plus de 200000 F), Péronne
(100000 F), Abbeville (90000
F), Roye (80000 F)...Une exception, mais de taille : celui de Proyart
que les marbreries Gourdon proposaient sur leur catalogue à 320000 F. Rappelons
qu'il fut financé entièrement par un particulier. Un obélisque en pierre silicatée
coûtait environ 2000 F (tarif
des Marbreries Gourdon). Le soldat de Jacomet a été facturé 2800 F à la
commune de Friaucourt.
Comment trouver l'argent nécessaire
à cet hommage dans une région où la guerre a détruit entièrement de nombreux
villages et laissé dans le dénuement des milliers de personnes?
L'Etat octroiera des subventions.
Une loi du 25 octobre 1919 signée du Président de la République, Raymond
Poincaré et contresignée par Georges Clemenceau, Ministre de la Guerre, précise
que "des subventions seront
accordées par l'Etat aux communes, en proportion de l'effort et des sacrifices
qu'elles feront en vue de glorifier les héros morts pour la Patrie".
Ces instructions seront complétées
par une circulaire du Ministre de l'Intérieur du 10 mai 1920 :"En résumé, le dossier d'un projet de
monument commémoratif doit contenir les pièces suivantes:
1)
La délibération du Conseil municipal;
2)
Le croquis du monument et son emplacement;
3)
L'avis de la Commission chargée de l'examen du monument au point de vue
artistique;
4)
Le devis estimatif de la dépense;
5)
L'indication des voies et moyens (crédit inscrit au budget municipal,
souscription publique, subvention de l'Etat);
6) S'il s'agit d'un monument élevé dans un cimetière, l'engagement
du Conseil municipal d'acquitter la part revenant aux pauvres ou la délibération
du Bureau de bienfaisance renonçant à le percevoir."
Un barème ( feuille
1 ; feuille 2 ; feuille
3 )sera ensuite établi pour décider de la somme accordée par l'Etat à
chaque commune en fonction de critères précis.
Ces subventions, cependant, représentaient
peu de choses au regard du coût du monument. A Pozières, pour une dépense
totale de 7800 F, la subvention de l'Etat était de 285 F; à Pierrepont-sur-Avre
de 780 F pour une dépense de 13500 F; à Friville-Escarbotin,
1560 F, le monument revenant à 31000 F. Souvent, lorsque cette subvention
arrivait, le monument était déjà érigé et payé. Il ne restait plus à la commune
qu'à demander la désaffection de cette somme afin de l'utiliser autrement.
Les communes ont dû, par conséquent, trouver de l'argent ailleurs et faire
preuve de beaucoup d'imagination pour se procurer les sommes nécessaires.
La procédure était la suivante : vote
d'une subvention communale ou somme prélevée sur le budget additionnel.
Parfois, on avait recours à une imposition exceptionnelle si la Préfecture
l'acceptait, à des emprunts. Dans la plupart des communes une souscription
publique a été ouverte et elle entrait pour beaucoup dans le financement du
monument.
Autres sources de financement : le
produit de la vente d'arbres a été affecté au monument (comme à Briquemesnil,
Coulonvillers, Daours, Dominois, Ergnies...); le produit de la chasse à Beaucourt-sur-l'Ancre
ou à Beaumont-Hamel;
ailleurs on a renoncé à percevoir le droit des pauvres (Nampont-Saint-Martin).
Pour financer son monument, Villers-Bretonneux
a vendu un tank, un acte symbolique en cette période d'après-guerre.
On organise diverses manifestations
: bals, séances théâtrales; cavalcades avec musique à Dompierre-Becquincourt,
concerts à Amiens, Authie; tombola à Airaines, Hancourt; vente d'insignes
commémoratifs à Harbonnières; quêtes des dames de la commune à Abbeville,
Authuille, Bouzincourt. A Corbie, chaque conseiller municipal va quêter chez
les gens, accompagné d'un poilu. Les comités des Anciens combattants ont aussi
largement participé au financement des monuments.
Des dons viendront compléter ces divers
financements : dons des communes marraines, Rouen pour Grivesnes, Orléans
pour Méaulte, Châtellerault pour Soyécourt, Monaco pour Gueudecourt. Dons
de villes étrangères comme Barcelone pour Belloy-en-Santerre, don du comité
américain pour Bouchoir; don de la Coopérative de Reconstruction pour Beaumont-Hamel.
Des particuliers ont aussi fait preuve d'une grande générosité : à Méharicourt
1 ; 2, le monument a bénéficié
des dons de la famille Jesse et Louisa Metcalf de Providence (Rhode Island,
Etats-unis); à Acheux-en-Amiénois il est offert par une famille dont le fils
a été tué en 1917; à Guyencourt-sur-Noye, , c'est le comité fondé à la mémoire
d'un enfant du pays qui finance le monument; à Misery,
il est offert par l'adjoint au maire; nous avons déjà évoqué le cas d'Allonville.
Les devis qui suivent ( Bray-sur-Somme
; Gamaches 1 et 2
) montrent que les frais ne se limitaient pas au seul achat d'une statue.
Il fallait compter aussi avec les travaux de maçonnerie : socle, soubassement;
la gravure des noms et de la dédicace, l'entourage (grille, chaînes, plantation...),
et le transport (Demuin).
Entrait en compte aussi la cérémonie de l'inauguration.