3) L'esthétique

 

 

            "Que l'on songe aux milliards qu'ont coûté les trente-six mille monuments aux morts, dont trente mille au moins sont une insulte à la mémoire de ceux à qui ils sont consacrés. Quelle prescience il avait, ce diplomate prévoyant, qui proposait comme texte du premier article du traité de Versailles : que tous les monuments aux morts dussent être élevés en pays vaincus". Ce jugement de Jean Giraudoux, rapporté par Michel Ragon (1), résume, de façon fort sévère, la valeur artistique que l'on accorde aux monuments aux morts. Pompiers, académiques, sont les termes qui reviennent le plus souvent dans les critiques.

 

NOTE 1 : Michel Ragon, L'Espace de la Mort, (bibliographie).

 

 

            S'il est vrai qu'un certain nombre d'oeuvres méritent cette sévérité, c'est aller un peu vite que de les condamner tous. Un des buts de cette étude est de les faire découvrir ou redécouvrir.

 

            Devant ce déferlement de monuments nés de la bonne volonté de la population, les autorités ont dû préciser certains points, en particulier sur le plan esthétique. Ainsi, le Ministre de l'Intérieur, le 10 mai 1920, dans une lettre de rappel aux Préfets, insiste sur l'exigence de qualité artistique du monument : "pas de séries à but commercial", mais "des oeuvres de sculpteurs renommés". De ce souci, naît la Commission d'examen des projets d'érection de Monuments Commémoratifs aux Morts de la Guerre. Tous les projets lui sont soumis et elle les renvoie aux communes avec un avis critique.

 

            Dans la Somme, la Commission, présidée par le Secrétaire général de la Préfecture, est composée d'Albert Roze, alors Directeur de l'Ecole nationale des Beaux-Arts, de Messieurs Neys, professeur d'architecture à cette même école, Douillet, architecte à Amiens, Ballereau, architecte départemerntal et Bénard.

 

            Les projets affluent (Fontaine-sur-Somme). La Commission semble avoir bien joué son rôle. Ces projets reviennent avec un avis circonstancié, des conseils techniques précis pour améliorer la qualité artistique de l'oeuvre. Cependant, quelquefois, quand elle donne son avis, le monument est déjà exécuté.

 

            Voici, à titre d'exemple, deux jugements de la Commission. Pour le monument de Morchain : "La composition du monument ne manque pas d'allure mais le motif principal étant sculptural, il est désirable que le dessin de cette sculpture soit moins sommaire et le sujet plus lisible. On peut deviner à peine, près du poilu gisant, les orphelins de la guerre, mais le dessin est trop médiocre pour apprécier la valeur de l'idée. On demande un dessin qui mette mieux en valeur l'oeuvre du sculpteur."

 

A Woincourt, "la Commission approuve le projet et exprime sa satisfaction que la commune se soit adressée à un homme de l'art pour étudier son projet qui sort de la banalité courante."

 

            Cette Commission d'artistes et de spécialistes s'insurge d'ailleurs, officiellement, contre la généralisation de projets qui sont, à ses yeux, une atteinte à l'esthétique.

Dans une lettre au Préfet, en janvier 1921, elle met en rapport la grandeur de l'hommage dû aux morts et la piètre qualité des oeuvres destinées à matérialiser cet hommage :"Notre Commission s'efforce, Monsieur le Préfet, de remplir le mieux possible son office, mais trop souvent, se trouvant en face de projets insuffisants ou tout à fait nuls, où il n'y a pas même matière à observations et à corrections efficaces, elle ne peut que les rejeter; et alors son rôle est purement négatif puisqu'elle ne peut créer pour les autres.

 

            Comme il est désirable que ces monuments soient des oeuvres de goût que la plus grande simplicité même, imposée par l'économie, ne devrait pas dispenser d'être des oeuvres d'art, ne serait-ce que par une juste proportion, ce résultat ne sera jamais obtenu si les communes ne s'adressent pas à des compétences.

 

            Il ne suffit pas en effet de s'adresser à un maître de carrière, à un marchand de pierre ou à un entrepreneur quelconque qui copie dans les albums commerciaux des modèles déformés et mal compris...C'est trop méconnaître ce principe que pour faire une oeuvre d'art il faut un artiste, architecte, sculpteur ou ornemaniste.

 

            On croit faire une économie en évitant leur intervention, c'est le contraire qui arrive. On est livré sans défense au mercantilisme...Une heureuse proportion ne grève pas plus le budget que des compositions informes et sans goût, insipides par leur répétition...

 

            On ne saurait donc invoquer légitimement l'excuse de l'insuffisance des ressources. Un véritable artiste n'est pas désarmé par la simplicité. Il trouve une solution dans la pureté des lignes et dans la juste proportion."

 

            Les reproches majeurs adressés aux projets concernaient le mépris fréquent des règles de l'art, la banalité : beaucoup trop de monuments semblables, peu d'inspiration et d'originalité.

 

            Le ministère des Beaux-Arts s'émeut aussi lorsque le monument jouxte un édifice classé. Dans une circulaire, le Ministre de l'Intérieur, rappelle aux Préfets que la Commission des Monuments Historiques doit donner son avis et ajoute que l'inobservation de cette procédure a eu pour conséquence l'érection de monuments qui sont "d'une conception tout à fait regrettable et dénaturent fâcheusement le caractère des monuments classés auprès desquels ils sont érigés."

 

            La population, elle aussi, se prononça et son verdict, lors de l'inauguration, par exemple, fut parfois sévère. Une habitante de Canchy témoigne : "J'ai le souvenir que le monument n'a pas été apprécié par tous et que, au lever du drap ou du drapeau qui le recouvrait, il y a eu un effet d'horreur (la grosseur du soldat), d'incompréhension. Cependant, les Canchéens d'aujourd'hui sont fiers de leur monument qui est minutieusement entretenu."

 

 

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